Ray-grass en agriculture : comprendre, gérer et innover
Le ray-grass n’est plus une adventice émergente : c’est aujourd’hui la première adventice problématique des systèmes céréaliers bretons et de nombreuses régions françaises. Sa capacité à développer des résistances aux herbicides utilisés actuellement, combinée au retrait programmé du flufénacet fin 2026, peut créer une situation qui impose de changer de logique. Ce dossier vise à vous redonner les clés de construction d’une stratégie de gestion durable.
Connaître la biologie du ray-grass
Gérer le ray-grass commence par comprendre pourquoi il prospère là où nos systèmes l’ont laissé s’installer.
Les ray-grass d’Italie, comme on l’entend en gestion des herbicides, sont des graminées annuelles ou bisannuelles, hybridées ou non, dont les levées s’étalent principalement d’août à octobre et de février à mai, avec une capacité à germer toute l’année si les conditions le permettent. C’est précisément ce caractère de gestion dans le temps qui rend sa maîtrise difficile : contrairement à des adventices à pic de levée étroit, il est difficile d’esquiver l’ensemble de ses levées.
Sa production de graines est importante, de l’ordre de 500 à 5 000 et plus graines par plante, avec une maturité échelonnée selon les levées. Ce qui le distingue cependant est un Taux Annuel de Décroissance (TAD) élevé : 60 à 75 % des graines perdent leur aptitude à germer au bout d’un an si elles n’ont pas eu la capacité de germer. Conséquence directe : 99 % des graines produites lors d’une année auront germé ou seront devenues inaptes à la germination au bout de 4 ans. C’est le levier d’action majeur exploité pour la gestion de cette adventice.
ℹ️ Chiffre clé
60 à 75 % des graines de ray-grass perdent leur viabilité en 1 an (TAD élevé).
Ce TAD est la base de toute stratégie d’épuisement et de gestion du stock semencier.
La levée ne peut se produire que si la graine se trouve dans les 5 premiers centimètres du sol. Ce critère est fondamental : il conditionne l’efficacité de tous les leviers mécaniques. Enfouir les graines en profondeur par le labour ou les stimuler à germer en surface par le faux-semis repose sur ce même principe biologique.
⚠️ Alerte réglementaire sur le flufénacet
Le flufénacet perd son AMM le 10 décembre 2025, avec arrêt d’utilisation au 10 décembre 2026. La campagne d’automne 2026 sera donc la dernière où cette molécule pourra être utilisée. Les alternatives (prosulfocarbe, chlortoluron, pendiméthaline…) restent disponibles à la vente. Deux nouvelles molécules sont attendues : cynmethylin et bixlozone pour 2027 au plus tôt.
Les leviers agronomiques : la base incontournable
Les leviers agronomiques ne sont pas un complément optionnel à la chimie. Avec la disparition progressive des herbicides efficaces, ils deviennent le socle de toute stratégie viable à long terme.
La rotation : le premier rempart
L’introduction de cultures de printemps dans la rotation est le levier qui permet d’ajouter de la flexibilité dans la gestion des ray-grass. Elle décale la fenêtre d’intervention, permet de cibler mécaniquement des plages de germinations préférentielles, ouvre l’utilisation de nouvelles familles herbicides et le désherbage mécanique, et crée des ruptures biologiques dans le cycle du ray-grass.
L’allongement de la rotation à 6-7 ans avec intégration de cultures de rupture : lin, sarrasin, pois, orge de printemps, betterave, maïs, pomme de terre… Chaque culture de rupture perturbe le pic de levée du ray-grass et ouvre l’accès à de nouveaux modes d’action.
Dans les situations difficilement gérables ou avec des potentiels ne permettant pas la diversification, la mise en prairie d’au moins 3 ans reste, lorsqu’elle est valorisable, un moyen économiquement très intéressant d’assurer une réduction massive du stock semencier. Pour les éleveurs, c’est un levier qui, en plus d’être agronomique, l’est aussi économiquement.
Le travail du sol : labour occasionnel, faux-semis et binage
En système simplifié, le labour ne doit pas être systématisé, mais vu comme un outil supplémentaire qui, s’il est bien réalisé, n’annulera pas les bénéfices structuraux construits sur la durée. Cette solution reste, tant en systèmes simplifiés qu’en système plus intensif sur le sol, une solution de dernier recours.
Sur les parcelles les plus infestées, un labour occasionnel tous les 3 à 6 ans constitue un outil important de gestion des stocks en graminées. Le labour occasionnel, exempt de pseudo-labour, présente une efficacité de l’ordre de 65 %, avec des essais comparatifs réalisés sur systèmes simplifiés donnant des résultats de l’ordre de 8 à 10 fois moins de pieds levés au mètre carré.
Les faux-semis en interculture sont l’outil le plus accessible : un travail très superficiel dans les 2-3 premiers centimètres stimule la germination des graines de surface, que l’on détruit ensuite mécaniquement ou chimiquement. Deux à trois passages espacés de 10-15 jours permettent d’enchaîner plusieurs vagues de destruction. L’efficacité est conditionnée par la qualité du contact graine-sol et l’humidité : le faux-semis n’aura d’efficacité que s’il est réalisé à proximité de pluies, au plus proche de la moisson et avec un outil.
Les désherbages mécaniques : outre le travail de destruction des adventices en place, qui fonctionne très bien en conditions optimales, ce travail du sol superficiel suit les mêmes principes que le faux-semis. Un travail superficiel dans les 2-3 premiers centimètres, même s’il s’agit d’un travail de destruction d’adventices, stimulera la germination des graines de surface, ce qui déstockera d’autant plus de ray-grass.
Ne pas se presser pour semer
Un décalage de semis de 15 à 20 jours, avec un semis au 25-31 octobre plutôt que début octobre, permet de réduire les levées de ray-grass de plus de 30 %. Les pertes de rendement sont négligeables avec des semis retardés ainsi, d’autant plus au vu des températures cumulées lors des hivers. Ce décalage vise, en premier lieu, à esquiver la période de germination préférentielle du ray-grass, mais il permet aussi de positionner un passage de faux-semis supplémentaire lors de ces pics, afin d’avoir une action amplifiée.
💡 Conseil pratique et agronomique
Arrêter le travail du sol 3 semaines avant le semis afin de limiter les relevées dans les cultures. Le semis devra aussi être réalisé, autant que possible, avec un semoir perturbant le moins possible les horizons travaillés afin de ne pas recréer cette relevée recherchée lors des faux-semis.
La gestion à la récolte : mise en andain, hygiène du matériel et solution de dernier recours
La moissonneuse-batteuse est un vecteur majeur de dissémination. Nettoyer soigneusement le matériel entre chaque chantier : les grilles, convoyeurs, caisson de battage et la barre de coupe limite le transfert vers les parcelles saines.
Sur les parcelles infestées, la stratégie de détourer et récolter en dernier les zones sales évite de contaminer l’ensemble de la parcelle avec les graines disséminées.
Retirer l’éparpilleur de menues pailles concentre les graines dans l’andain plutôt que de les disperser sur toute la largeur de travail. Cette manipulation permet ensuite de cibler, pour un gain de temps, les faux-semis sur les zones les plus chargées et de tracer les lots de paille issus de parcelles à ray-grass résistant, évitant ainsi toute propagation via la litière.
Dans les parcelles très infestées, ne pas attendre la maturité complète de la céréale pour récolter les zones les plus touchées. Broyer, ensiler ou exporter ces zones avant que les graines de ray-grass soient viables permet de casser le cycle de multiplication sans herbicide. C’est une approche et une décision difficile qui vise à pérenniser le moyen de production et éviter qu’une zone ponctuelle devienne un foyer d’infestation généralisée.
Les leviers pour limiter les stocks semenciers
Au-delà des pratiques bien établies, plusieurs approches offrent des perspectives de réduction des stocks semenciers.
L’écimage récupérateur : couper court à la grenaison
L’écimage consiste à sectionner l’extrémité des tiges de ray-grass qui dépassent la céréale, juste avant grenaison, pour supprimer la production de graines avant que celles-ci ne retombent au sol. La période d’intervention est étroite entre le moment où les ray-grass dépassent suffisamment la culture pour écimer sans pour autant que la maturité des graines soit passée, mais l’effet sur le stock semencier est réel.
La version la plus aboutie est l’écimeuse récupératrice, qui collecte les épis coupés pour éviter tout retour au sol et limiter la maturation des grains arrivés au sol encore verts. C’est une mesure de rattrapage, non une solution principale, mais dans les situations d’impasse chimique, elle évite la grenaison là où aucun herbicide ne pourra fonctionner. Cette option a aussi l’intérêt de permettre la moisson de sections qui auraient fini fauchées ou broyées autrement.
💡 À retenir : l’écimage dans la stratégie globale
L’écimage ne supprime pas les plants de ray-grass présents dans la culture ; il empêche seulement une partie de la grenaison cette année-là. Son intérêt est donc cumulatif sur plusieurs campagnes : moins de graines remises au sol = moins de levées l’année suivante = moins de pression. Il doit être intégré dans un programme pluriannuel, pas utilisé comme solution unique, sachant que la complexité de la biologie du ray-grass rend difficile l’écimage unique de tous les épis. En effet, seule une partie des épis seront mûrs en même temps, voire seulement une partie sera au-dessus du couvert.
Le destructeur de menues pailles : détruire les graines à la récolte
Conçu en Australie, où la résistance du ray-grass est endémique depuis plusieurs décennies, le destructeur de menues pailles est un dispositif fixé en sortie de grilles de la moissonneuse-batteuse. Son principe : broyer mécaniquement les menues pailles à travers un rotor.
Résultat : 93 à 99 % des graines de ray-grass non viables et sans capacité germinative.
Le coût de l’équipement se situe entre 70 000 et 80 000 € selon la moissonneuse. Ceci est un investissement significatif qui peut être accessible à l’échelle d’une CUMA. L’investissement se valorise immédiatement dès la première campagne : chaque récolte n’alimente plus que partiellement le stock semencier du sol, là où toutes les autres interventions agronomiques et chimiques ne font que le ralentir, et permet d’envisager, sur un court terme, un équilibrage des charges et l’amélioration des rendements dégradés.
ℹ️ Chiffre clé
93 à 99 % des graines de ray-grass détruites par le broyeur de menues pailles à chaque récolte.
L’allélopathie des couverts : inhiber avant de semer
Certaines espèces de couverts sécrètent des composés chimiques qui inhibent la germination des adventices, un phénomène naturel appelé allélopathie.
Le sorgho est une espèce bien documentée : ses racines produisent de la sorgoleone, un composé dont le mécanisme d’action perturbe la chaîne photosynthétique des adventices à petites graines, avec un mode d’action proche de l’atrazine. Des réductions de levées de ray-grass jusqu’à 60 % ont été documentées en conditions favorables. Bien que ce mécanisme d’allélopathie soit globalement peu documenté et compris, ces interactions restent visibles en plaine.
Le seigle forestier, par exemple, présente également des propriétés allélopathiques via ses exsudats racinaires, en particulier en couvert d’interculture avant maïs, et peut jouer un rôle antigerminatif pour cette culture.
Avoine rude et sarrasin complètent la palette avec la sécrétion racinaire de coumarine. Ces espèces peuvent donc être intégrées dans des mélanges CIPAN (Culture Intermédiaire Piège À Nitrates) pour impacter la biologie du ray-grass.
De plus, pour produire de la biomasse et concurrencer physiquement les adventices, le semis avant le 20 août aide à maximiser la biomasse produite afin de passer les 3 t MS/ha rapidement et à baisser les germinations d’adventices de plus de 50 %.
La fertilisation différée : ne pas nourrir l’adventice
Peu évoqué, ce levier est pourtant documenté : jusqu’au stade 4-6 feuilles du maïs, les besoins en azote sont faibles. Un apport précoce bénéficie majoritairement aux ray-grass plutôt qu’à la culture via son agressivité pour l’azote.
Différer la fertilisation azotée à l’approche du stade 6-8 feuilles, quand le maïs entre en forte demande et commence à exercer sa propre compétition lumineuse, prive les adventices d’un avantage compétitif décisif pendant les premières semaines de développement du maïs.
L’apport massif de fumier bovin peut aussi jouer ce rôle pour les semis précoces de céréales. En effet, l’apport important de fumier peu de temps avant le semis du maïs aura pour effet d’apporter des reliquats azotés très importants post-culture, qui ne pourront pas être fixés par la céréale, et seront eux aussi utilisés majoritairement par les plantes pouvant l’utiliser rapidement.
À rappeler : pour le désherbage, réaliser le traitement avant tout apport azoté. Une graminée bien alimentée en azote est significativement plus difficile à détruire, que ce soit par voie chimique ou mécanique. Ce séquençage désherbage-fertilisation est un levier important de maximisation de l’effet des herbicides, peu coûteux et impactant en situation de forte pression.
En conclusion
La gestion durable du ray-grass repose sur une certitude : aucun levier seul ne suffit. C’est leur combinaison qui construit une trajectoire de réduction du stock semencier. Avec le retrait du flufénacet fin 2026, la fenêtre pour ajuster ses pratiques se referme. Les exploitations qui engagent dès maintenant cette transition agronomique seront celles qui maintiennent des rendements et des marges satisfaisantes dans les campagnes à venir.
Cerfrance Brocéliande vous accompagne
La mise en place d’une stratégie durable de gestion du ray-grass demande une analyse fine de vos pratiques, de vos contraintes agronomiques et économiques. Les équipes de Cerfrance Brocéliande vous accompagnent pour définir un plan d’action pluriannuel adapté à votre exploitation.